Marc Cheb Sun

Je rejoins More in Common France

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Un vrai plaisir de rejoindre les équipes de More in Common France au titre de Directeur des programmes.

Le Français Mathieu Lefevre et le Britannique Brendan Cox, époux de la députée de gauche Jo Cox, assassinée en 2016, lancent une organisation pour promouvoir des valeurs qui faciliteraient l’intégration de réfugiés et, plus largement, dynamiser des sociétés fracturées par un malaise identitaire: partager plus de commun.

« Pour intégrer les migrants, misons sur ce qui nous est commun »

LE MONDE |  | Par Mathieu Lefevre et Brendan Cox (cofondateurs de More in Common)

TRIBUNE. La réticence de nos démocraties – voire leur franche hostilité – à offrir leur hospitalité aux réfugiés suscite le désarroi de tous ceux qui voient dans les mouvements migratoires l’un des défis majeurs de notre temps.

Que la majorité des gouvernements occidentaux ait opté pour une politique d’accueil restrictive est un fait. Pour autant, cette réticence n’est pas uniquement imputable à un manque de volonté politique. Pour s’en convaincre, il suffit de constater que rien ne semble parvenir à infléchir l’opinion publique en faveur d’une plus grande ouverture.
L’argument économique ? Les études ont beau prouver que l’accueil des migrants est bon pour la croissance, elles ne font pas le poids face à la croyance toujours plus ancrée que l’immigration et le chômage de masse sont les deux faces d’une même pièce.
L’argument éthique ? Affirmer que la solidarité envers les réfugiés est le devoir des démocraties et de la patrie des droits de l’homme en particulier, c’est se retrouver rapidement accusé de vouloir exercer un magistère moral. De fait, passé l’émotion légitime suscitée par les photos publiées dans la presse, les mobilisations de la société civile ou des médias prescripteurs ne convainquent que les convaincus.

Cet échec, car c’en est un, nous incite à poser la question autrement. Tout porte à croire que le débat n’est pas tant sur le degré d’ouverture ou de fermeture des politiques d’accueil que sur leur légitimité. L’opinion publique ne se demande pas quelle politique d’accueil mener, mais au nom de quoi une politique d’accueil serait menée. Elle déplace le débat sur le terrain de l’identité. Comment pourrions-nous accueillir des réfugiés, se demande-t-elle en substance, alors que nous ne sommes même pas certains de savoir qui nous sommes, et si nous pouvons encore vivre ensemble ?

C’est le principal enseignement tiré d’une grande enquête que nous avons publiée cet été avec l’IFOP. Celle-ci dépeint un paysage français indéniablement crispé sur ces questions, en particulier quand on le compare à d’autres pays occidentaux, mais ouvre des pistes de travail intéressantes. Trois insécurités s’expriment dans tous les segments de population identifiés dans notre étude : physique (notamment sur la question du terrorisme djihadiste), économique (emploi, rapport à la mondialisation et, plus largement, à un imaginaire de la pénurie), et culturelle ou identitaire (où c’est la question de l’islam qui ressort avant tout).

Ces insécurités forment un puissant cocktail qu’exploitent les formations populistes, qui mènent depuis longtemps une bataille culturelle en leur offrant un débouché. Elles proposent un sentiment d’appartenance identitaire, en faisant des différences ethniques, culturelles et religieuses la cause d’un supposé délitement de la société. Elles s’attachent à contester la légitimité de tous les principes fondamentaux de nos sociétés démocratiques, en concentrant le débat public sur ce qui nous distingue plutôt que sur ce qui nous est commun.

Ce récit a progressivement gagné en légitimité. En témoignent leurs succès dans les urnes. Certes, la France semble avoir écarté la menace de l’accession au pouvoir du nationalisme populiste et xénophobe. Mais peut-on pour autant en conclure que les motifs qui ont conduit 11 millions de Français à voter pour la candidate du Front national, ou à s’abstenir aux législatives, ont miraculeusement disparu ?

Nous voilà donc devant un dilemme. Nous savons que les insécurités sur lesquelles prospèrent les nationalistes xénophobes ne disparaîtront pas de sitôt. Si aucune réponse politique et sociale ne leur est apportée, la cohésion de nos sociétés s’affaiblira toujours davantage. Le désir d’homogénéité culturelle du corps social risque de s’imposer au détriment du pluralisme. Mais nous savons également qu’aucune réponse ne pourra être apportée à ces insécurités si nous n’avons pas la conviction de partager un destin commun.

Dans ce contexte, la priorité doit donc être de renforcer – voire de forger – un sentiment d’appartenance. Cela implique, en France comme ailleurs, de prendre au sérieux la question de l’identité, en ne la laissant pas entre les mains des identitaires. De l’établir non sur ce qui nous distingue les uns des autres mais au contraire en explicitant ce qui nous est commun.
C’est l’objectif auquel More in Common, nouvelle association que nous lançons à la rentrée en France et au Royaume-Uni, entend se consacrer.

Il y a toutes les raisons d’espérer : si la polarisation entre partisans de l’ouverture et partisans de la fermeture est indubitable, ceux qui se reconnaissent exclusivement dans l’une et l’autre de ces valeurs ne représentent que la moitié de la population. L’autre moitié se situe entre ces deux groupes et présente un mélange de valeurs d’ouverture et de repli. Loin du cadre de la « fracture », nous détectons surtout une ambivalence. Il y a donc un espace pour promouvoir une société plus ouverte et plus tolérante. L’enjeu est de mieux connaître ce qui préoccupe ce groupe des « inquiets ambivalents » et de les inclure dans un nouveau projet commun par des actions de mobilisation d’un genre nouveau.

La France est aujourd’hui à un tournant de son histoire. Sur les épaules de son nouveau président repose une responsabilité : celle de dépasser les conflits de valeurs et d’être capable de promouvoir ce que nous avons en commun. Malgré des débuts inquiétants sur la question de l’accueil des réfugiés en France, nous gardons espoir. Aujourd’hui élu contre l’extrême droite, Emmanuel Macron pourrait être battu demain par l’extrême droite. L’éclatement des formes traditionnelles d’opposition rend cette perspective plus dangereuse encore aujourd’hui. A nous d’apporter collectivement notre pierre pour que ce qui nous unit retrouve le goût de l’évidence. Nous sommes convaincus que si nous avons le courage d’avoir ce débat de façon ouverte, sans éluder les questions les plus difficiles, ce quinquennat tiendra ses promesses. Sans cela, c’est l’avenir même de la France et des sociétés démocratiques dans leur ensemble qui semble compromis.

05/11/2017