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Mon reportage: théâtre et refoulé colonial

Caroline Guiela Nguyen, Lazare…
Des figures qui font trembler les murs de silence érigés depuis des décennies. Un théâtre de l’émotion, sensoriel, à fleur de peau.

Bordeaux, cinéma Utopia, février 2014. Il est une heure du matin, en pleine semaine, et la salle est bondée. Public multiculturel et multigénérationnel, le débat est intense après la projection de Twelve Years a Slave, le film de Steve McQuenn. Les plus jeunes – de toutes couleurs – s’enflamment : pourquoi la France est-elle incapable de produire de tels films sur son histoire esclavagiste et coloniale ?
Deux ans après, la question peut encore se poser. Alors oui, on citera le récent, et réussi, Chocolat, on se souviendra d’Indigènes, mais le butin reste maigre, quasi anorexique !
Outre cette injustice mémorielle, ce rayé de nos imaginaires, l’impensé postcolonial ne s’est-il pas immiscé jusque dans notre inconscient ?
« Avec mon nouveau spectacle en préparation, je baigne dans cette histoire, il est possible que ça influence ma vision, raconte Caroline Guiela Nguyen. Ma lecture actuelle, c’est que la France peut se permettre d’être fermée, parce qu’elle a profondément estimé se suffire à elle-même. Si nous portons une si grande humanité en nous, et pour la terre entière, alors que faire de l’humanité des autres ?  L’héritage colonial, aujourd’hui, c’est un vrai sujet. Il faut être vigilant et l’aborder sans caricature. Cette question de l’universalité est étouffante, moi elle m’a étouffée. Une autorité a décidé que des réponses précises, apportées dans un contexte précis, et sur un territoire précis, seraient universelles, ce qui nous a empêchés d’être dans une pluralité d’histoires. Au théâtre, je trouve cela encore très présent. »

« Le risque des récits »

Encore toute émue, vibrante de sa journée de casting (« Je travaille à partir d’impros sans texte préalable, d’où l’intensité des auditions »), elle me reçoit dans un salon du prestigieux Théâtre de l’Odéon -qui programme son spectacle Saïgon dans la salle Théâtre de l’Europe, porte de Clichy, jusqu’au 10 février 2018. « En audition, je regarde, j’écoute et me demande quel récit construire où ces gens puissent trouver une place. Si je vois quelqu’un qui me touche tout en m’étant très étranger, ça va me poser cette question. Quelle place suis-je capable de lui donner ?  Les gens aujourd’hui ne parlaient pas que du Vietnam (son prochain spectacle se passe dans un restaurant vietnamien), ils parlaient de la France, de la France coloniale. Apprendre à nous souvenir ensemble… L’identité se construit dans le pas que l’on va faire dans l’imaginaire de l’autre. »
On voit bien que Caroline Guiela Nguyen tranche dans ce milieu (du théâtre). D’abord c’est une jeune femme – elle est née en 1981. De par ses origines familiales, elle a des liens avec le Vietnam, l’Inde et l’Algérie, avec l’histoire coloniale et postcoloniale de la France. Et, c’est lestée de ce bagage qu’elle amène quelque chose de tout à fait neuf, et réinvestit des territoires oubliés, au fil de ses spectacles : Se souvenir de Violetta (2011) (…), Elle brûle (2013), qui ne cesse de tourner, et ce Chagrin qui, après Valence, va poser (…) au Théâtre de la Colline, à Paris, sa bulle de réalisme magique.

Ça, ce n’est pas moi qui le dit, mais Le Monde (1) qui l’écrit…
« Mon but, c’est que les comédiens soient poreux les uns aux autres, aux histoires de chacun. C’est quelque chose qui me manque sur les plateaux. Il faut sortir des normes et des fausses unanimités qui, en réalité, ne renvoient qu’à un seul milieu. Un exemple : Je suis Charlie faisait consensus dans le monde du spectacle. Par bonheur, dans une pièce sur laquelle je travaillais, un comédien a rompu cette parole unique. Il nous a permis de percevoir un sentiment qui était très fort, mais hors de notre monde : Je ne suis pas Charlie, même si je suis solidaire des victimes. Et qu’est-ce qui a rendu cette parole possible ? Le fait d’aller chercher des comédiens issus de différents parcours, milieux et origines. « Si on se prive de cette contre-parole, comment peut-on changer le théâtre ? Il n’y a pas que la représentation des visages qui importe, mais aussi le partage des analyses, des expériences et des ressentis. C’est ce que j’appelle le risque des récits. Je ne dis pas que chaque créateur doit se saisir de ces sujets. Je dis : si le théâtre n’arrive pas à se saisir de ceux qui sont dans cette démarche, on passe vraiment à côté de l’essentiel. On s’appauvrit. »

Caroline Guiela Nguyen

« L’héritage colonial, aujourd’hui, c’est un vrai sujet »

Pas très loin de là, Lazare est en pleine ébullition. Dans quelques semaines -au moment où j’écrivais cet article (2)- le metteur en scène-auteur-poète présentera Au pied du mur sans porte, le deuxième volet de sa trilogie qui « restitue en poésie des chaînons manquants de l’histoire de France ». Lazare raconte, et les blessures sont toujours vives : « En 2007, le jury de l’aide à la création au Centre National du Théâtre m’a fait un retour négationniste sur le premier volet de ma trilogie qui évoquait les massacres de Sétif et Guelma en mai 1945 (3) : Vous confondez la guerre d’Algérie avec la Seconde Guerre mondiale, a décrété la commission. Autrement dit : ce que vous décrivez n’a pas eu lieu, ces morts n’existent pas. Plus tard, le programmateur d’un important théâtre parisien m’a dit Nous ne prenons pas les histoires de banlieues… Quelle violence ! En plus, je ne suis pas du tout dans un un théâtre communautaire. Ma volonté, c’est d’ouvrir les imaginaires face aux gens de pouvoir qui veulent t’écraser. Reste la pensée, celle qui vole… le rêve des esclaves, traverser les espaces interdits par-dessus leurs murs, avec le texte, le chant, on continue, on fait. »
Lazare évoque « une histoire du monde à raconter qui n’a pas sa place sur les plateaux, sauf chez des auteurs liés au mouvement orientaliste (de Gide, Genet à Koltès), une écriture impulsée en partie par le désir érotique du corps de l’indigène. Ça, ça existait. Mais il y avait besoin d’une parole qui ne soit pas motivée par l’objet de ce désir. Dans mon travail, l’autre est un sujet, pas un objet ».
« Je n’ai pas relié son texte à une thématique d’immigration, mais à une liberté poétique qui propulse vers le monde », raconte Anne Baudoux, comédienne – et collaboratrice de Lazare. Elle poursuit : « Au théâtre, la figure du héros reste captive de nombreux clichés. Dans beaucoup de pièces, le personnage que j’incarne, une femme de ménage, aurait été une victime. Lazare en fait une héroïne, une Médée. Elle s’empare du théâtre, c’est à la fois grave et joyeux, parce qu’on ne lui laisse pas raconter son histoire de la guerre d’Algérie. »

Lumière…

Au lendemain des attentats de 2015, Lazare accouchait d’un texte bouleversé et bouleversant (4)… Et nous ne faisons rien pour les arrêter et nous n’inventons pas les contre-valeurs, chacun depuis notre lieu. La séparation qui est déjà là, ils veulent la creuser, creuser le fossé de cet « être ensemble » séparé, être ensemble par le sang, par le meurtre. Ils s’attaquent à des lieux de représentation, où ils ne sont pas représentés. Artistes, vraiment, allumez vos lampes d’inventeurs. Mettez les yeux en face des cœurs. Entrouvrez réellement votre porte de lumière (extrait).
Son enfance à Bagneux, son parcours, qui passe par le Théâtre du Fil – lié à la Protection judiciaire de la jeunesse – Lazare les évoque sobrement. Si son travail, désormais associé au Théâtre national de Strasbourg, est largement salué par la critique, l’auteur-poète-metteur en scène remet les points sur les i : « Ma trilogie a été peu produite et achetée. On l’a travaillée au Mans, à La Fonderie – Théâtre du Radeau, puis au Studio – Théâtre de Vitry, des structures qui ont très peu d’argent. Mes acteurs ont été mes producteurs pendant des années, car ils y croyaient très fort, même si nous étions ignorés du réseau de diffusion du théâtre français. C’est énorme. Énorme ! »

« Je n’interviendrai plus dans des écoles où il n’y a que des Blancs, conclut Caroline Guiela Nguyen. Et c’est en train de bouger. » Elle marque un temps, celui d’une nuance : « Disons que, aujourd’hui, je fais en sorte de rencontrer des gens qui veulent que ça bouge. Et les gens motivés existent. »

Marc Cheb Sun

1. Le Monde, 16 avril 2015.
2. Nous étions alors au mois de mars 2015.
3. Les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata :
une répression sanglante des manifestations indépendantistes qui débutent le 8 mai 1945 en Algérie. Selon les recherches, le nombre de victimes varie
de 3 000 à 8 000 personnes.
4. Publié dans Télérama, 14 novembre 2015.

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