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MERCEDES ERRA : «Il faut se battre !» (Juillet 2010)

Elle préside la première agence de publicité française. belle rencontre au siège de BETC euro RSCG. Quelques points de friction ? Vive le dialogue ! Énergique woman, Mercedes. Prête pour l’interview Respect… 1, 2, 3, c’est parti !

Comment expliquer cette carrière époustouflante ? La com’ favorise-t-elle l’initiative et l’expression ? Ou est-ce votre personnalité ?

Ce secteur n’est pas conventionnel et ça aide, forcément. C’est aussi lié au fait d’être «tombée» sur mon métier. J’ai été prof, et j’ai pratiqué des tas de choses passionnantes, mais je n’étais pas encore «tombée sur mon truc». Les gens qui ne réussissent pas dans leur boulot, c’est qu’ils ne sont pas au bon endroit. Quand je suis arrivée dans la com’, je ne savais pas si ça allait, ou non, être pour moi. C’est d’ailleurs l’intérêt des stages et le sens qu’il faudrait leur donner. Je venais d’un mélange HEC/ Lettres : j’affirmais vouloir faire « de l’analyse psychologique, sociologique, sémiologique »… Le pauvre patron, lui, se disait : « Où je la mets, cette fille-là ? »

Et vous bossiez beaucoup…

Bon, oui c’est sûr, j’avais une envie de travailler un peu hors normes : je trouvais ça sympa, gai, ça ne me prenait pas la tête. Si on me disait à 22 heures « c’est pour demain», ça m’était égal. J’étais en forme et j’avais le sens des responsabilités: s’il y avait un souci, même aucunement lié à moi (j’étais stagiaire), je me disais: « Il faut régler ce problème». Et à force de régler les problèmes, on avance.

Les femmes accèdent aujourd’hui davantage aux postes de direction…

Faux ! Reprenons à zéro : nous sommes dans une époque de régression pour les femmes. Moi, ça ne me prenait pas la tête de travailler. Je ne me disais pas : « Je vais tout sacrifier, je ne vais pas avoir d’enfant ». Je n’avais pas ce poids-là. Si on commence en se répétant « moi, mon premier bébé, je veux avoir un an pour le regarder dans les yeux », eh bien, on n’avance pas. La structure familiale n’a pas du tout changé . Les femmes continuent à tout faire, elles ont intégré ce rôle, l’idée de sacrifice. La notion de « maman-mère », c’est excessif : une femme, ce n’est pas une mère, c’est une femme. On ne se demande pas pourquoi le type ne s’arrête pas quand le bébé arrive.

L’égalité, alors, pas pour demain ?

Aujourd’hui, les femmes sont fatiguées: elles se retrouvent face à la vie d’entreprise et n’ont rien lâché de la pression familiale.

Il faut se battre. Lorsque je me suis aperçue que je n’étais pas payée comme les garçons, j’ai hurlé. C’est encore un combat, pas un acquis. Beaucoup de femmes travaillent dans la com’, mais ce sont les hommes qui dirigent. Nous sommes la seule agence mixte du secteur. Et c’est pour ça que c’est la meilleure !

L’image des femmes dans les pubs ne s’améliore pas, elle non plus…

En France, la pub est très réglementée. Globalement, à part deux trois conneries, ce n’est plus ce que vous dites. Ça, c’est votre imaginaire. Les trois quarts des produits que nous vendons le sont aux femmes.On me demande souvent :

« Pourquoi ne dites-vous pas à vos clients de mettre plus d’executive women dans leurs pubs » ? C’est à l’État de faire ça dans sa communication ! Par contre, j’ai réalisé des campagnes politiques où j’affichais des profils féminins dynamiques et très divers.

Concernant les minorités, vous êtes pour les statistiques ethniques ?

Je ne suis pas emballée par l’idée de compter. Je n’ai pas besoin de demander aux gens d’où ils viennent. La plus grosse problématique, c’est l’accès à la formation de cadre.

Mais c’est en comptant qu’on… se rend compte ?

Je trouve la distinction hommes-femmes plus marquée que celle noirs-blancs. Si je suis vue comme femme

ça ne me choque pas, si on me voit avec une spécificité parce que je viens de là ou là, ça me gêne plus. Les femmes ont vécu tellement de choses, je me sens proche d’elles. Pourquoi une entreprise avec des femmes marche-t-elle mieux que celle où il n’y a que des hommes? Parce qu’on a d’autres valeurs.

Des personnes de différentes origines apportent aussi d’autres valeurs…

L’idée est intéressante, mais il faut prendre le problème à la base. Dans les mondes très resserrés où l’on cherche des candidats, il n’y a pas beaucoup de minorités.

Toujours ce même discours: pas un noir ici ou là, parce que pas de candidat…

On a réduit le nombre d’endroits de formations valorisées. Notre système est «surnégatif». La technique, on s’en fout, l’apprentissage, on s’en fout, la Fac, ça ne va pas. On est focalisé sur les grandes écoles. C’est de pire en pire. Et quand un enfant est en difficulté, l’école se retire. La scolarité est tellement difficile et compliquée, l’écart entre les jeunes pris en main par leurs parents et les autres est tellement fort… Quand les parents ont moins de moyens ou viennent de cultures différentes, c’est encore plus dur. Lorsqu’on donne trop de poids à l’apport familial, on tue l’ascenseur social. Tout le monde doit progresser et réussir. Il faut trouver en quoi les gamins sont bons. Mais la vision française, c’est qu’il n’y a qu’une seule intelligence !

Si je vous dis «démagogie»?

Tout ce que je déteste. La volonté de vouloir plaire à tout prix ne fait jamais marcher les choses.

«Réussite» ?

Le fait d’être heureux dans quelque chose.

«Égalité des chances» ?

C’est l’essentiel. Et on n’est pas au point ! L’égalité ce n’est pas que tout le monde fasse la même chose, avec le même savoir. C’est plus sophistiqué que ça. Donner des chances à chacun pour trouver son chemin… Oui, mal parti !

La campagne que vous auriez aimé réaliser ?

Celle d’Obama.

Qui est mercedes Erra ?

Je trouve que j’ai tellement de chance. J’ai des qualités, mais plein de gens ont des qualités magnifiques. Je suis d’ailleurs assez bonne pour les repérer…

Je suis simple et primaire, donc je m’applique à faire la plus belle agence du monde. Et je crois que ça commence à se voir… Oui, c’est une belle agence.

Recueilli par Bams et Marc Cheb Sun

Photo : Belka / Respect Mag

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